Kevin Mitnick, Pirate de légende

 

 

uand le matricule 89950-012 du centre de détention à sécurité maximale de Los Angeles décroche le téléphone pour passer ses quinze minutes d'appels quotidiens autorisés, les gardiens sont sur le qui-vive. L'homme, brun et trapu, a la réputation de pouvoir déclencher des frappes nucléaires en sifflant trois fois dans le combiné. Kevin David Mitnick, 35 ans, est le plus célèbre pirate informatique du monde. Depuis son arrestation en février 1995 et sa réclusion dans des conditions réservées aux pires criminels, sa légende n'a fait que croître: aux yeux du gouvernement américain, il est un «vandale informatique», accusé d'avoir provoqué jusqu'à 80 millions de dollars de dégâts par ses intrusions au sein de Motorola, Nokia ou Sun Microsystems. Pour le grand public, il est le pirate «du mauvais côté de la force» décrit dans Takedown, best-seller d'un reporter du New York Times écrit en collaboration avec le cyberdétective à l'origine de l'arrestation. Les hackers du monde entier, eux, considèrent Kevin Mitnick comme un martyr.

 

«Délit de curiosité». «Le gouvernement américain veut faire de Mitnick un exemple: il est un bouc émissaire», affirme Brian Martin alias «Jericho», l'un des hackers les plus actifs dans le mouvement de soutien au pirate. Voilà quatre ans et demi que Mitnick croupit en détention: presque deux ans pour possession d'appareils interdits et deux ans dans l'attente d'un procès pour effraction informatique. En mars, il a négocié avec la justice américaine une réduction des charges retenues contre lui, plaidant coupable envers cinq délits, ce qui lui coûtera encore un an derrière les barreaux et bien des soucis: le 26 juillet, Mitnick pourrait être condamné à verser jusqu'à 1,5 million de dollars de dédommagement. Un crime que les supporters de Mitnick surnomment «délit de curiosité»: il est entré par effraction dans les ordinateurs mais rien n'indique qu'il a détruit ou vendu des informations, note le site KevinMitnick.com.

 

 

 

Jims Bounds, AP

Kevin Mitnick entre au tribunal de Raleigh (Californie), le 17 février 1995. Ses premiers ennuis avec la loi remontent à ses 17 ans, pour vol de manuels informatiques. Sept ans plus tard, en 1988, le FBI l'épingle pour pillage de logiciels.

La mobilisation ne s'arrête pas là. Les croisés pour la libération du pirate organisent des manifestations, notamment devant les bureaux de Miramax: la société de production va sortir un thriller inspiré de Takedown, tenu responsable par les hackers de la diabolisation de Mitnick. D'autres hackers, comme Brian Martin, aident les avocats de Mitnick à éplucher les documents techniques: ils cherchent à prouver que le montant des dédommagements avancé par le gouvernement est arbitraire et très exagéré. Il y a enfin les jeunes qui vendent des T-shirts pour le fonds de soutien au pirate, distribuent des tracts, sans compter les milliers de fans à travers le monde qui placent sur leur site le désormais célèbre bandeau jaune «Free Kevin» et l'horloge du temps de détention de leur martyr.

 

 

Peu rancunier. «Je n'avais jamais vu des hackers s'organiser de cette façon avant la cause Mitnick», dit Doug Thomas. Cet ancien hacker, devenu professeur et chroniqueur pour les sites WiredNews et Online Journalism Review, est le seul, avec le journaliste Adam Penenberg, de Forbes, à s'entretenir avec Mitnick au téléphone, le pirate n'ayant droit qu'aux visites de son avocat. Décrit comme peu rancunier et doté d'humour, le pirate ne comprend pas toute cette agitation. En septembre, quand des hackers ont piraté le site du New York Times pour insulter le journaliste John Markoff, auteur de Takedown, Mitnick n'a pas apprécié. Il a dit à Doug Thomas avoir appris la nouvelle à la radio: «C'était du genre: "Le journal a été piraté en soutien au cyberterroriste Kevin Mitnick, dont les actes ont causé des millions de dollars de dommages, etc." Il s'est dit: "Mon Dieu, comme si j'avais besoin de cela!"»

 

Sans la mauvaise presse, estiment les hackers, Mitnick n'en serait pas là: «Les autorités ne s'intéressaient pas à lui avant que Markoff dise à la une du New York Times qu'il était malveillant, qu'il avait infiltré les ordinateurs de Norad (centre de commande qui assure la défense du continent nord-américain, ndlr) et autres mensonges», dit Brian Martin. «En écrivant ensuite que les forces de l'ordre étaient stupides, car incapables d'arrêter Mitnick, il les a incitées à réagir.» Doug Thomas précise que de grosses erreurs nourrissent le mythe Mitnick, notamment celle du piratage de Norad, qui aurait inspiré le film War Games. Mitnick a nié, un porte-parole du centre de commande aussi et, confronté sur ce point, Markoff a avoué n'avoir jamais vérifié l'information passée par «un ami de Mitnick». Mais Mitnick en veut avant tout à Markoff d'avoir écrit qu'il avait volé de l'argent à sa mère, une serveuse de Las Vegas, pour payer les chambres de motels d'où il opérait: «Cette fable lui fait bien plus de mal que toutes les autres», assure Thomas.

 

Mitnick reconnaît avoir passé la plus grande partie de sa vie en «intrus des réseaux». Ses premiers ennuis avec la loi remontent à l'âge de 17 ans, pour vol de manuels informatiques. Sept ans plus tard, en 1988, le FBI l'épingle pour pillage de logiciels. «Il estime que sa peine aujourd'hui est disproportionnée», dit Thomas. Dans les trois années qui suivront sa sortie de prison, il n'aura pas le droit de toucher un ordinateur ou un téléphone cellulaire. «Avec cette affaire, le gouvernement a voulu envoyer un message à tous les hackers, dit Brian Martin, mais elle a surtout contribué à nous diaboliser tous.».